STATION TERMINUS

Roman

APRES L'HISTOIRE SANS FIN,
L'HISTOIRE ENFIN...

Résumé

Un cadavre sous une voiture, un marteau dans la main et... une balle en plein coeur ! Le tout servi sur le parking d'une station service au nord de Perpignan.

Voilà bien de quoi exciter la curiosité de Julien, journaliste à l'Informateur et inventeur inopiné de la dépouille, d'autant que la police, sous la pression des pouvoirs publics, semble vouloir étouffer l'affaire...

Loin de la routine des chiens écrasés et des fait de société, son enquête va l'entraîner dans les milieux politiques de la région, très occupés par la campagne électorale en cours, et l'amener à se frotter à ceux, plus sulfureux, de l'extrême-droite néo-nazie et de la promotion immobilière.

Julien apprendra à ses dépens que la curiosité est un vilain défaut avant de découvrir tous les arcanes d'une abjecte machination.

En 2002, Serge, un ami qui travaillait à l'époque dans une imprimerie de la banlieue toulousaine, me remettait un livre intitulé Station Terminus, sans mention du nom de son auteur, publié par les Editions l'AGENCE, domiciliées à Rivesaltes. Serge m'avait dit : "Tiens, toi qui écris, je crois que cela va t'intéresser !".

L'ouvrage ne comportait pratiquement que des pages blanches. Vendu 8 euros, tout de même ! Que signifiait cette supercherie qui sentait franchement l'arnaque ?

La première de couverture, outre le titre, s'agrémentait d'un bandeau blanc sur lequel on pouvait lire : L'histoire sans fin... Ecrivez la suite !

Il s’agissait en fait d’un roman policier à terminer, seules les premières pages en ayant été écrites. Le défi consistait, sur la base d'une intrigue policière, à inventer et écrire la suite de l'histoire, la récompense étant la publication du meilleur texte reçu pour constituer un "vrai" livre. Un challenge qui ne me laissait pas indifférent !

La joie d’apprendre que mon manuscrit, sélectionné par le comité de lecture de l’éditeur pour ses qualités d'écriture et d'imagination, serait publié au printemps 2004 sous le titre Station Terminus, L’histoire enfin... fut tempérée par la constatation d'une diffusion quasi confidentielle.

Le livre figurait bien au fichier Electre des libraires, mais ne bénéficiait en effet d'aucun mode de diffusion-ditribution. De l'aveu même du directeur des Editions l'AGENCE, il s'agissait d'une tentative de diversification de son activité éditoriale, sa maison ne publiant, habituellement, que des ouvrages de commande pour les collectivités locales.

Bien distribué dans les Pyrénées Orientales où une campagne médiatique avait été orchestrée (presse et radio), Station Terminus n’était en dépôt à Toulouse que sur quelques points de vente que j’avais moi-même démarchés. Autrement dit, ce livre n’avait pratiquement aucune chance de « vivre ».

Station Terminus a toutefois su trouver son lectorat, certes restreint, mais dont l"enthousiasme m'a incité à poursuivre dans la voie de l'écriture. Ce fut, pour moi, un premier pas dans l'édition et, peut-être, un tremplin...

Pages 21 - 25

Lundi 5 mars - 10 h 10 –
Parking de la station service
 — C’est vous qui avez découvert le corps ?
Les flics aussi ont fait vite. Julien ne les a ni vu, ni entendu arriver. Pourtant, l’individu qui se tient devant lui et qui vient de l’apostropher cavalièrement pue le flic à plein nez : une petite moustache fine sur des lèvres en lame de rasoir, le cheveu gélifié, un regard bleu acier qui déshabille, un loden noir trop grand pour lui et de l’arrogance à revendre. Ne lui manque qu’un borsalino pour se croire dans un film noir des années cinquante.
— J’ai eu ce triste privilège, répond Julien, tentant de se mettre à la portée de son interlocuteur.
— Commissaire Garcia, consent à se présenter l’homme au loden noir en allumant une cigarette. Racontez-moi !
Raconter ? Raconter quoi ? Que sa journée a mal commencé et que ça continue ?
Il décide de jouer le jeu. Autant se mettre bien avec ce commissaire. Peut-être y-a-t-il quelques renseignements à glaner… Il fait un rapide topo des minutes qu’il vient de vivre en essayant d’être le plus précis possible. Le visage de son interlocuteur reste impassible, avec juste quelques battements de cils qui laissent penser que la fumée de la cigarette fichée entre ses lèvres minces l’incommode.
Il en a rien à foutre de ce que je lui raconte, songe Julien.
Les questions qui suivent prouvent le contraire. L’énigme du marteau, en particulier, semble turlupiner le commissaire, bien plus que la façon improbable dont la victime a pu être tuée sous sa voiture.
— Vous n’auriez pas une idée ? On ne vérifie pas l’état d’un pot d’échappement avec un marteau.
La moue de Julien est éloquente. Pour l’instant, il n’a pas d’idées. Il n’a que des interrogations.
Tout en devisant, ils se sont approchés de la voiture de la victime, une Audi A6 noire – du haut de gamme, Zaza avait raison –, autour de laquelle s’affairent déjà une demi-douzaine d’hommes avec le sérieux affecté de militaires évoluant en terrain miné. Les gants vaporeux de chirurgien et les blouses blanches qui dépassent des parkas leur confèrent l’allure de danseuses d’un ballet grotesque.
— En tout cas, on n’a pas tiré au travers du plancher, annonce le commissaire après s’être entretenu avec un de ses hommes. Vérifiez vous-même ! propose-t-il à Julien qui se penche à l’intérieur du véhicule pour constater que le plancher en est intact. D’ailleurs, c’est une supposition ridicule, continue Garcia, car il aurait fallu pour cela que la victime soit sous sa voiture. Et on se demande bien ce qu’elle était censée y faire…
— Vous avez mieux à proposer ? s’enquiert Julien. On a quand même tiré une balle en plein cœur d’un type qui était allongé sous sa voiture… Faudra bien trouver par quel tour de passe-passe !
— On aura tiré le cadavre sous la voiture après coup, voilà tout ! rétorque le policier. C’est plus facile que de placer la voiture dessus sans abîmer le corps. Ah, ah ! Ah, ah ! Ah, ah !
Voilà un humour qui décape et une conclusion bien hâtive. Cet imbécile n’est pas près de faire avancer le schmilblick…
L’un des tutus s’approche du commissaire, un portefeuille dans une main, l’enveloppe aux billets dans l’autre. Il murmure quelques mots à l’oreille de son chef, ce qui a pour effet de stopper net son rire sarcastique. Il considère le portefeuille qu’il vient d’ouvrir avec l’air de quelqu’un qui vient de trouver un louis d’or dans une pochette surprise.
— Vous êtes sûr que c’est bien lui ? bafouille-t-il.
L’acquiescement de son subordonné semble le plonger dans la consternation.
« Ça va faire du foin ! », conclut-il pour lui-même.
Quand il se retourne vers Julien, son visage est fermé.
— Vous allez nous suivre au commissariat, annonce-t-il. Qu’on mette tout ça noir sur blanc !
— Désolé ! répond Julien. Ce sera pour plus tard. J’ai une conférence de rédaction qui n’attend pas. Je suis déjà en retard.
— Une conférence de rédaction ? Ne me dites pas qu’en plus vous êtes journaliste ?
En plus de quoi ? Décidément, ce flic est de moins en moins clair.
— À l’Informateur ! Voici ma carte de presse. Si vous n’y voyez pas d’objection, je passerai au commissariat dans l’après-midi pour consigner ma déposition. Peut-être aurez-vous d’ici là d’autres informations susceptibles d’intéresser nos lecteurs…
Le commissaire le fixe intensément avant de laisser tomber au bout d’interminables secondes :
— O.K. Mais en attendant, pas un mot sur cette histoire ! On s’est bien compris ? C’est une affaire… disons… sensible. Je ne veux pas d’élucubrations de journaleux.
Il a prononcé O.K., « hockey », avec une voix nasale, en traînant exagérément sur la deuxième syllabe.
Il n’a du voir que des mauvais films. Ou alors, c’est un très mauvais comédien.
— Sensible ? C’est un scoop alors ? ironise Julien.
Il croit voir passer une lueur de panique dans les yeux de son interlocuteur, vite maîtrisée.
— Un banal crime de rôdeur, vraisemblablement. Pas de quoi fouetter un chat ! Mais je ne tiens pas à ce que les médias entravent la bonne marche de l’enquête…
Un rôdeur qui aurait oublié son butin ? À d’autres ! pense Julien, en fixant ostensiblement la liasse de billets de 500 € qui dépasse de l’enveloppe dans la main du policier. Ça ne tient pas la route, un voleur à la petite semaine, qui tire d’abord et qui cause après…
Son regard n’échappe pas au policier qui se croit obligé d’ajouter :
— Parfaitement ! Un rôdeur qui n’a pas eu le temps d’aller au bout de son entreprise. Un rôdeur dérangé, dérangé par certain journaliste en quête de copie, enfin, j’me comprends… Sans compter que vous faites un bon suspect !
Les regards échangés par les yeux qui ne se lâchent pas ne sont pas vraiment de sympathie.
C’est tout le problème avec les types qui se la jouent. Dès que la situation leur échappe, ils perdent les pédales, songe Julien.
— À cet après-midi, lâche-t-il, en tournant les talons.
Avant de rejoindre sa voiture, il repasse par l’antre de Zaza histoire de la tenir au courant des derniers événements.
— Z’ont pas fini de me pourrir la vie, alors ! s’exclame-t-elle. Surtout que l’allongé, c’est du beau linge. Tu ne devineras jamais…
— Comment tu le sais ?
Certes, avec Zaza, les nouvelles vont vite mais là, on frôle la divination.
Pour toute réponse, Zaza se contente d’un coup d’œil significatif en direction des deux pandores qui se brûlent les papilles en tapant des croquenots, tentant de se réchauffer près de la machine à café.
Tous les flics ne font pas preuve de la même discrétion…
— Tu te rends compte ? Alfred Pelletier, le candidat UMP aux élections, qui vient se faire dessouder chez moi… On n’a pas fini de jaser !
— Tu n’y es pour rien, lui fait justement remarquer Julien.
— C’est sûr ! Mais c’est pas bon pour le petit commerce… En plus, je ne l’ai même pas reconnu, avec son histoire de marteau… Un type prudent comme lui, je me demande comment il a pu se laisser piéger…
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Quand tu te fais tirer dessus, y pas de prudence qui tienne.
— Je me comprends. Toute sa campagne tourne autour de la sécurité. C’était un maniaque de la prévention, ce type-là. Un parano ! Tous les plans vigie-pirate renforcés de ces derniers mois, c’est en grande partie à lui qu’on les doit… Plus ils ont de fric, plus ils craignent. Peur du bougnoule, ces faces de rat !
— C’est pas encore un crime, que je sache.
— Peut-être, mais c’est pas sain. En attendant, ça lui a servi, tiens ! conclut Zaza en guise d’oraison funèbre.
Pages 36 - 46

Lundi 5 mars - 14 h 15 –
Domicile de Pelletier
 Un immeuble bourgeois dans le centre ville : façade torturée, pierre travaillée, balcons moulurés, sculptures… À n’en pas douter, si on considère son habitat, « homme politique » est un métier qui rapporte.
Pas de noms sur l’interphone ! Juste des numéros sur les boutons de sonnette, sous l’œil d’une caméra ! Politique mais discret… et prudent.
En détenteur avisé du passe des PTT, Julien pénètre dans le vaste hall. Sécurité mon œil !
Il n’y a pas fait trois pas qu’une houri lui tombe dessus.
- C’que vous voulez ?
Charmant, l’accueil !
- Le domicile de Monsieur Pelletier, s’il vous plaît.
- N’est pas là !
- Je sais. En fait, c’est sa femme que je viens voir.
La mégère recule de deux pas, rajuste sa blouse à ramages multicolores et détaille Julien des pieds à la tête d’un œil scrutateur.
- M’étonne pas, lâche-t-elle enfin, comme si son analyse la confortait dans son impression première. Mais c’est pas l’heure !
- C’est à dire ? tente de s’informer Julien qui commence à trouver cette réception pas piquée des hannetons.
- Elle dort ! Elle ne reçoit personne avant 17 heures.
- Je suis sûr que pour moi elle va faire une exception, rétorque Julien en glissant un billet de 10 euros dans la main de la concierge.
- C’est vous qui voyez, émet-elle avec un soupir fataliste en empochant prestement la coupure.
- Ils sont comment, les Pelletier ?
- Oh ! Lui, charmant. Et pas fier ! Toujours un mot aimable. Et pourtant, un homme de son rang, avec tout ce qu’il a à faire… Et qui a de l’éducation. Un peu comme vous. Pas le genre à oublier les étrennes en fin d’année…
Julien commence à penser que son billet de 10 est un bon placement. La concierge est intarissable. Elle en a plein la bouche d’Alfred Pelletier. Elle prend des poses, se dandine comme une adolescente face à son idole, remonte un pan de cellulite, tente d’ordonner une mèche rebelle dans la grisaille de sa chevelure, passe un bout de langue avariée sur ses lèvres molles en découvrant des chicots qui feraient le bonheur de la section dentaire de la faculté de médecine.
- Et elle ? l’interrompt Julien.
- Oh ! Elle… Le jour et la nuit. Si je vous racontais… Oh ! Et puis tiens ! Vous m’êtes sympathique. Après tout, je ne fais que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Une pute, Monsieur ! Vous m’entendez ? Une putain ! Une traînée qui fait les yeux doux à tout ce qui porte un pantalon.
- À ce point-là ? feint de s’étonner Julien qui à du mal à juguler un fou-rire.
- Si je vous disais… Mais c’est le défilé permanent, ici ! À toute heure ! Et allez donc savoir ce qu’elle fait de ses nuits… Toujours par monts et par vaux. Ah ! Monsieur Alfred a bien du mérite.
- Il est au courant des frasques de sa femme ?
- Comment ne pas l’être ? Ce n’est pourtant pas faute d’essayer de la dresser. J’en ai entendu de belles, vous savez. Mais je t’en fiche ! Autant pisser dans un violon. Remarquez : une femme qui débarque tout droit d’Afrique du Nord, que voulez-vous en attendre ? Je vous le demande ? Parce que ces gens-là, hein…
- L’épouse de Monsieur Alfred est une femme de couleur ? demande Julien, partagé entre dérision et dégoût pour ce type de discours abject trop souvent entendu.
- Mais non, pas de couleur : c’est une crouille, je vous dis. Pas très basanée, je vous l’accorde, mais arabe jusqu’au bout des ongles. Elle, son foulard, y a un bout qu’elle l’a balancé aux orties…. Comment je te materais ça, moi. À la schlague, oui ! Ne comprennent que ça…
- Et bien, Madame, je vous remercie pour ces considérations édifiantes. Permettez-moi de déposer mes hommages à vos pieds en rendant grâce à votre perspicacité.
Peu habituée à ce style ampoulé dont elle ne perçoit pas l’ironie, la concierge marque un temps avant de déclarer :
- Heu… Vous n’avez qu’à monter. C’est au troisième.
Un appartement par palier, une double porte massive qui respire sa province douillette et confortable. Visiblement, Alfred Pelletier avait les moyens… Un battant s’ouvre, une poignée de secondes après le coup de sonnette de Julien. Ou la maîtresse des lieux a le sommeil léger, ou elle attendait de la visite…
Julien n’a pas le temps de gamberger davantage. Il est sous le choc de deux grands yeux noirs interrogateurs. L’apparition n’est pas belle : elle est divine. Un visage altier, aux traits fins et durs à la fois, une peau veloutée, une chevelure de jais, une silhouette majestueuse enveloppée dans une djellaba vaporeuse fendue sur le côté, qui découvre une cuisse fuselée, jusqu’à la naissance de la hanche.
- Bon… bonjour, s’étrangle Julien.
- Entrez ! lui répond l’apparition en faisant tinter les glaçons dans le verre qu’elle tient à la main.
Julien la suit, pas mécontent de constater que la tenue de la belle, dans la lumière des fenêtres à l’arrière plan, ne cache rien de ses courbes sublimes. Il considère d’un œil connaisseur les ondulations d’un postérieur affriolant, jusqu’au léger faux pas qui rompt le charme. Madame Pelletier titube…
- Ma journée commence, déclare-t-elle en effectuant un soudain demi-tour gracieux quoique incertain, qui offre à Julien, côté face, la même vision qu’il avait côté pile. Je vous sers quelque chose ?
Contrairement à ce que lui a affirmé le chien de garde au rez-de-chaussée, à cette heure-ci, Madame Pelletier ne dort pas : elle cuve !
Une absence dans le regard, l’élocution hésitante et la démarche mal assurée sont des signes qui ne trompent pas. En observant son hôtesse remplir généreusement deux grands verres d’un liquide ambré de bon aloi, Julien se demande fugacement si son état tient à la nature de son petit déjeuner ou si elle est en train de peaufiner sa cuite de la veille. Elle est complètement imbibée, songe-t-il. Il ne peut toutefois s’empêcher d’admirer l’élégance rare de ses gestes, son port de déesse et sa froideur lointaine brisée à toutes les mondanités. Il faut bien l’admettre : Madame Pelletier a la biture « classieuse »…
Julien s’empare du verre tendu.
- Vous devez vous demander qui je suis,Madame Pelletier, déclare-t-il.
- Je m’appelle Khamilla, répond-elle avec un battement de cils à faire se damner un saint.
- Et moi Julien, rétorque Julien quelque peu décontenancé.
Son hôtesse semble se soucier du tiers comme du quart de son identité, de sa qualité et de l’objet de sa présence. Il faut qu’il se reprenne avant de perdre complètement les pédales. Continuer à raisonner avec sa tête !
- Je suis journaliste, enchaîne-t-il. Votre mari est candidat aux élections et…
- Si c’est ce gros porc qui vous intéresse, adressez-vous directement à ce fumier !
Décidément, la situation se complique.
- Expliquez-vous ! bafouille Julien. Je suis sûr que vos paroles dépassent votre pensée.
Pour toute réponse, Khamilla déboutonne avec une lenteur affectée les boutons du haut de sa djellaba qui descend sur ses hanches, dévoilant une poitrine sculpturale.
- Cela vous suffit-il, comme explication ? laisse-t-elle tomber enfin. Et pour votre gouverne, Julien, sachez que mes paroles ne dépassent jamais ma pensée !
Malgré l’atmosphère électrique, ce ne sont paradoxalement pas les seins offerts qui captent l’attention de Julien. Le buste de Khamilla est tavelé de taches violacées, de vilaines marques brunâtres des hanches aux épaules qui font mal rien qu’à les regarder.
Il ne faut pas faire semblant de cogner pour obtenir un tel résultat, songe-t-il.
Khamilla effectue lentement un tour complet sur elle-même, offrant la vision affligeante d’un dos superbe mais dans le même état. Devant l’air atterré de son interlocuteur, elle enchaîne :
- Mon mari n’est pas ce qu’on peut appeler un gentleman. Cela fait des années qu’il me frappe. Il fait partie de ces demeurés qui croient pouvoir tout obtenir par la force.
Julien n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles. Comme dans un rêve, il observe son hôtesse remettre en place son vêtement avec grâce en omettant toutefois de le reboutonner. Les questions se bousculent dans sa tête, mais il ne sait par où commencer. Venu chercher des renseignements sur une victime, il a maintenant conscience d’enquêter sur un bourreau.
- Vous noterez, poursuit Khamilla après avoir vidé son verre, que brutalité grossière n’est pas synonyme d’imbécillité. Mon visage reste toujours intact, de même que les parties visibles de mon corps. Il faut que je reste présentable… Voyez-vous, Julien, si Alfred n’était qu’un de ces êtres frustres incapables de contrôler leurs pulsions violentes, peut-être aurais-je pu lui pardonner. Mais c’est un calculateur abject. Je ne suis qu’un moyen de parvenir à ses fins, comme tous ceux qu’il manipule.
- Ce n’est pas supportable ! s’insurge Julien. On ne peut se laisser impunément…
- Qui vous parle d’impunité ? Ce fumier paie, et cher. Depuis des années. Par mes soins, il est devenu le plus grand cornard que la terre ait jamais porté. Je le trompe autant que je le peux, chaque fois que j’en ai l’occasion, et je fais en sorte de m’afficher en public avec mes conquêtes. Alfred ne le supporte pas. Cet imbécile est toujours amoureux de moi. En outre, sa position ne lui permet pas d’accepter le « cocufiage » à grande échelle… Qu’il en crève ! De toute façon, il est déjà mort, alors…
- Que voulez-vous dire ? s’inquiète Julien, maintenant sur des charbons ardents.
Khamilla prend le temps de remplir à nouveau son verre et d’en ingurgiter d’une seule gorgée une grande moitié, avant de répondre :
- Que j’aurais du le tuer de mes propres mains, tant que j’avais encore suffisamment de haine…
Julien n’a pas le temps de s’interroger sur le sens de cette affirmation sibylline. Référence à un meurtre prémédité et commandité ou discours de femme alcoolique veuve d’un mari qu’elle n’a pas eu le temps d’apprendre à aimer ? Comme par enchantement, la djellaba a découvert les fines épaules avant de glisser au sol dans un bruissement feutré. Cloué sur place, Julien ne peut détacher les yeux de ce corps offert, superbe malgré ses stigmates. Une brusque tension s’empare de son bas-ventre.
Le regard de Khamilla s’est assombri d’une lueur trouble. Sur ses lèvres entrouvertes flottent tous les charmes de l’Orient.
- Faites-moi l’amour, Julien ! Maintenant ! ordonne-t-elle.
Pages 87 - 92

Lundi 5 mars - 19 h 30 –
Commune du Soler
 Julien a préféré prendre la D 916 plutôt que la nouvelle portion d’autoroute qui s’arrête, pour l’instant, à Ille-sur-Têt. Les vieilles habitudes….
La nuit est claire. L’ombre familière du Canigou chapeautée de blanc, révélée par la lumière blafarde de la lune, s’inscrit sur la gauche de son pare-brise.
À son côté, le commissaire Garcia fume en silence, des cigarettes blondes dont l’odeur âcre agresse ses narines. Au sortir du commissariat, avant de monter à bord de sa R25, le policier lui a dit :
- Puisqu’on m’oblige à mener cette enquête en touriste, autant jouer le jeu jusqu’au bout. Mes hommes me ramèneront.
Les premières maisons du village sont déjà en vue. Le Soler, c’est une sorte de cité dortoir : des lotissements anonymes à perte de vue, égarés au milieu des vignes.
À l’entrée du village, une boutique de fringues, incongrue dans cet environnement, un des rares commerces du coin, qui fait le pendant à l’ex Bar des Sports, à deux cent mètres, de l’autre côté du square. On ne voit qu’elle, et pour cause : une inscription en lettres de sang barre sa vitrine, « Mort aux fachos ».
- Ça continue, alors ? demande Julien après s’être assuré que son voisin avait vu, lui aussi.
- Pourquoi voudriez-vous que cela s’arrête ? Ce n’est pas en la médiatisant qu’on éradique la bêtise !
La petite boutique de Virginie propose toutes les lignes de vêtements liées à la Makina, importées d’Espagne. Dès son ouverture, les fachos du secteur étaient venus s’y habiller, au grand dam des anti-fachos, qui taguaient régulièrement la devanture et au désespoir de la pauvre commerçante qui n’avait pas prévu un tel scénario. Le Soler était devenue en quelques mois le bastion de la jeunesse extrémiste du Roussillon.
Il avait même été distribué des tracts de l’extrême droite aux portes du collège. La plainte déposée n’avait pas empêché, dans l’enceinte même de l’établissement scolaire, quelques frictions, paires de baffes et insultes, à tel point que le Principal avait décidé d’interdire le port de certains vêtements qui « marquaient » un peu trop à son goût l’expression d’une idéologie extrémiste. Des événements qui remontaient aux élections présidentielles de l’année dernière et qui perduraient.
Là encore, Michel avait couvert l’événement, à sa façon. Julien avait préféré ne pas s’y risquer, conscient que son discours sur le sujet risquait de s’écarter du « politiquement correct » requis à l’Informateur.
- Vous pensez que la presse ferait mieux de taire ces faits ? demande Julien.
- Absolument ! C’est leur donner une publicité qu’ils ne méritent pas, répond Garcia en exhalant une colonne de fumée qui empuantit tout l’habitacle.
- Pour s’entendre ensuite reprocher avoir préféré l’ignorance à la prise en compte d’un phénomène qui touche notre jeunesse ? rétorque Julien. Vous semblez oublier un peu trop facilement que ces vêtements sont – je cite – « le porte drapeau de son racisme ».
- Les taire, peut-être pas ! Mais les relativiser, oui ! Vous savez, la peste brune, de nos jours, n’est plus qu’une vue de l’esprit… Il n’y a aucun néo-nazi parmi nos jeunes. Ils ne savent même pas ce que veulent dire les mots « racisme » ou « fascisme »… Les vêtements qu’ils portent, c’est la griffe de la fête espagnole, un point c’est tout. Inutile d’aller chercher plus loin ! La confusion vient sans doute de la nouvelle tendance de la Makina, plutôt hardcore. Mais je vois mal comment on pourrait danser au pas de l’oie sur des rythmes pareils… Prenez à gauche, au prochain carrefour !
Julien obtempère en silence. Il ne juge pas utile de convaincre son interlocuteur que le phénomène est peut-être beaucoup plus grave qu’il n’y paraît. Ainsi, ici, l’ex « Bar des Sports » rebaptisé « Au Rendez-vous des Bikers » draine-t-il une clientèle douteuse qu’il conviendrait de surveiller. La façade relookée de l’établissement s’agrémente de gros cubes stylisés du meilleur effet, mais porteurs de croix gammées que tout le monde feint d’ignorer… Quant à sa devise, « Bike macht frei », sa référence à un lieu de sinistre mémoire se passe de tout commentaire… Le jeune d’aujourd’hui est une cible, une proie facile, un consommateur privilégié, parce que de premier ordre, et ceux qui tirent les ficelles du merchandising n’ont pas tous des objectifs uniquement mercantiles. Attention ! Danger ! Julien en veut pour preuve le score local surréaliste de 28 % réalisé par le Front National aux dernières présidentielles, après l’offensive d’une campagne musclée. Dans les cours de récréation et dans les rues des villages, en Roussillon, les gamins poursuivent, peut-être, une campagne-castagne…
- Prenez à droite, maintenant !
Un lotissement sans personnalité, des constructions bon marché, quelques mètres carrés étriqués, qui concrétisent des rêves de propriété…
Au bout de quelques centaines de mètres, les maisons se font plus clairsemées. L’éclairage public n’est pas encore arrivé jusqu’ici. Julien avance prudemment sur une voie défoncée qui attend son macadam, jusqu’à un chemin de terre à peine carrossable qui monte en lacets dans les vignes. Dès lors, il n’aura plus besoin des indications de son guide. La lumière bleue clignotante qui illumine le flanc du coteau sera son étoile du Berger.
La scène paraît saugrenue dans ce décor champêtre. Une dépanneuse trône au centre d’une sorte de petit plateau herbeux sur la droite du chemin, encerclée par des véhicules de police et de pompiers qui l’éclairent de leurs phares allumés. Son conducteur attire l’œil immédiatement. La tête rejetée en arrière, les mains encore crispées sur son volant, il fixe de ses yeux vides les cieux étoilés, semblant loucher sur le trou sanguinolent qui perce son front. Son masque cireux prend des teintes fauves, du jaune éclatant à l’orange empourpré, sous la lumière des phares qui semblent l’éblouir, comme la caricature d’une toile de Goya.
Autour du véhicule, c’est la farandole sinistre de l’identité judiciaire. Même danseuses en tutus que Julien a pu observer ce matin dans leurs œuvres autour de la dépouille d’Alfred Pelletier ! De nuit, on dirait un ballet de travelos, tels ceux que Julien avait pu apercevoir à Paris, quand il allait s’encanailler au Bois avec ses potes de son école de journalisme, plus sérieux mais tout aussi pathétiques.
L’inventeur du cadavre est un vigneron du crû passablement secoué par sa macabre découverte. Il s’en revenait de ses vignes au sommet du coteau où il avait passé la journée quand il a aperçu la dépanneuse du garage de la Côte et son sinistre contenu. Le pauvre homme en a oublié son tracteur sur place. Il a couru à toutes jambes jusqu’à la première maison pour appeler les secours. Il répond aux questions par monosyllabes, occupé à se refaire un moral à coups de larges rasades d’une eau de vie toujours présente sur son tracteur et qui semble générer l’effet souhaité. Hormis sa découverte malheureuse, il n’y a rien à en attendre.
Julien suit le commissaire Garcia pas à pas, ne perdant pas une miette de ses échanges avec ses hommes. Un flic aigri, c’est le bonheur du journaliste…
L’étude des empreintes de pneus sur le chemin n’apporte aucun indice révélateur. Impossible de savoir si le meurtrier est venu avec sa victime ou s’il était motorisé. Il n’a pas plu depuis des lustres et sur un sol gelé... En outre, les véhicules sur les lieux ont brouillé toute trace éventuellement exploitable...
Selon le médecin légiste qui s’affaire autour du corps de la victime, la mort remonte à une dizaine d’heures environ, soit entre 9 heures et 11 heures le matin même. Il ne peut être plus précis pour l’instant. Il faudra attendre l’autopsie.
- On a une idée du calibre de l’arme ? demande Julien en fixant le trou dans le front du cadavre.
- La balistique nous le dira, répond le légiste. Mais à mon avis, c’est du petit. Peut-être un 22… Remarquez, le crâne a explosé à l’arrière… À bout portant, allez savoir… Mais on en aura le cœur net….
- Et dans le cœur d’Alfred Pelletier, c’était du combien ? demande encore Julien.
Le légiste regarde tour à tour son interlocuteur et son supérieur, ne sachant s’il doit répondre.
Le commissaire Garcia entraîne Julien à l’écart.
- Vous ne pensez tout de même pas que les deux affaires sont liées ? s’exclame-t-il. Je vous interdis, vous m’entendez, je vous interdis de faire un quelconque rapprochement !
Chassez le naturel, il revient au galop… songe Julien.
Constatant son mutisme, le policier continue, sur un ton plus mesuré :
- J’ai lu les premières notes du rapport d’autopsie du corps d’Alfred Pelletier. …C’est un petit calibre, sans doute plus petit que celui qui a fait exploser la tête de Vignon. Rappelez-vous : il n’y avait pas de sang dans le dos de Pelletier. La balle n’est pas ressortie…
- Son manteau de cuir ? émet Julien.
- Non ! Largement insuffisant pour arrêter une balle. J’ai assisté à l’autopsie : son dos était intact.
Devant la moue dubitative de Julien, il ajoute :
- Pour répondre à vos interrogations de ce matin, l’examen du cadavre de Pelletier nous a appris qu’on n’a pas déplacé le corps après l’avoir abattu. Les seules traces mécaniques relevées sur son cuir sont celles laissées par le pompier qui l’a tiré de dessous son véhicule. Aucune trace dans l’autre sens ! Ce qui ne résout pas votre problème…
- Au contraire, répond Julien avec un sourire. C’est l’élément de réponse que j’attendais… et qui me conforte dans l’idée que nous devons les meurtres d’Alfred Pelletier et de Robert Vignon à la même personne…
- Et allez donc ! L’amalgame ! Je serais quand même curieux d’entendre comment vous allez m’expliquez ça…
- Moi aussi !
Julien est sincère. L’affirmation lui est montée aux lèvres sans réflexion, mais comme l’expression d’une intime conviction. Les pièces du puzzle récoltées depuis ce matin sont pourtant encore trop incomplètes pour tirer ce genre de conclusion.
- Juste une intuition, laisse-t-il tomber en réponse à la question de Garcia, une intuition dont mon petit doigt me dit qu’elle est l’expression de la vérité. Vous devez savoir ce que c’est, dans votre métier…
- Ouais ! Seulement moi, on ne me paie pas pour extrapoler. Alors, cessez vos associations stupides ! Je vous préviens… Ne me faites pas regretter de vous avoir amené !
- Je vous rappelle que je suis votre chauffeur, réplique Julien, goguenard.
L’arrivée d’un véhicule de police, gyrophare allumé et sirène hurlante, empêche leur conversation de dégénérer. La veuve Vignon en jaillit pour se précipiter vers la dépanneuse de son mari en hurlant :
- Robert ! Non ! Robert !
Le lieutenant Minot, pris de vitesse, bondit à son tour du véhicule pour se précipiter à sa poursuite, précédé par le commissaire Garcia, plus prompt à réagir.
Julien n’a pas bougé. Les deux hommes ceinturent la pauvre femme à quelques pas de la dépanneuse et tentent de l’attirer à l’écart de la macabre vision en lui prodiguant des paroles apaisantes couvertes par ses cris.
Julien a observé la scène comme un film défilant au ralenti, en spectateur qui ne se sentait pas concerné par l’événement. L’illumination vient de se faire. Une « illumination sonore ». La veuve éplorée hurlant sa douleur et le prénom de son mari aux quatre coins de la nuit vient de lui rappeler que Bébert est un des diminutifs de Robert…
Minot et Garcia ont lâchement confié la veuve à peine calmée aux bons soins de Julien. À l’écart de l’agitation policière, elle sanglote, absente à son côté, le regard perdu vers la pente abrupte qui entraîne à ses pieds les ceps torturés et ses pensées morbides en une chute vertigineuse dans la nuit.
Julien lui tend un mouchoir compatissant qui semble lui faire reprendre pied dans la réalité.
- Qui a appelé votre mari ce matin ?
- Ce matin ? Personne !
- Robert n’est pas parti effectuer un dépannage à la suite d’un coup de fil ?
- Ah ! Si. Mais c’était sur son répondeur… C’est en l’écoutant que je l’ai su…
À peine a-t-elle formulée sa réponse que la veuve éclate à nouveau en sanglots bruyants.
- Pourquoi n’a-t-il pas répondu ? s’impatiente Julien.
- Parce que Robert a ouvert plus tard que d’habitude, aujourd’hui, répond-elle en hoquetant. Vous comprenez : le 5 mars, c’est notre anniversaire de mariage… Mon mari est plutôt du matin… On est resté au lit un peu plus longtemps… Enfin, vous comprenez…. Et maintenant il est mort !
Et allez ! C’est reparti pour les larmes ! En clair, Bébert a fait une bonne manière à Bobonne au réveil, ce qui a généré un retard qui lui aura été fatal. Ainsi va la vie… Désormais, le garagiste de la Côte ne fera plus reluire sa bourgeoise que dans ses pires cauchemars…
À bout de larmes, la veuve se met à parler. Besoin d’oraliser la douleur dans une litanie sans fin à la gloire de son mari, de raviver les souvenirs, d’oublier en se noyant dans les mots que l’anniversaire de son mariage, ironie du sort, sera aussi celui de son veuvage ! Un discours larmoyant et ennuyeux qui exaspère Julien. Bébert, sa vie, ses amours, son œuvre…
- Vous pouvez me donner les coordonnées de votre beau-frère ? l’interrompt-il sans élégance.
- Pourquoi ? Vous êtes en panne ? s’enquiert-t-elle avec une innocence qui frise le ridicule.
- Les besoins de l’enquête… grommelle Julien.
- Ah ! Oui. Bien sûr.
Il note rapidement l’adresse et le téléphone de Jean-Paul Vignon sur son calepin. Avisant l’inventeur du cadavre, toujours présent sur les lieux et qui se peaufine en solo une cuite mémorable, Julien décide de lui confier la veuve.
- Vous avez de la chance, assure le brave homme en l’entraînant vers son tracteur. J’ai une autre bouteille de ce breuvage divin. Il n’y a rien de tel pour vous remettre les idées en place.
- Mais je ne bois jamais, objecte tristement l’infortunée.
C’est peut-être le moment de s’y mettre, songe Julien en s’installant au volant de sa voiture.
Il se reproche fugacement son cynisme de mauvais goût. Assurément, cette pauvre femme n’avait pas mérité ça. Mais le problème n’est pas là. Julien vient de réaliser que le métier a repris le dessus. Depuis le début de cette affaire, il improvise plutôt qu’il n’enquête. Il a hâte, maintenant, de conclure.
Et damer le pion aux flics, tant qu’à faire.

24/02/2012

Station terminus ayant été diffusé "confidentiellement", les commentaires sont évidemment rares.
Personnellement j'ai lu ce premier ouvrage à sa sortie et, d'emblée, j'ai été étonné et séduit par l'originalité et la qualité, à la fois du style et de de l'intrigue, et par la richesse de l'écriture.
Le second opus, Les Seigneurs d'Amaury, diffusé plus largement, ne pouvait être qu'une super réussite. BRAVO...ENCORE !!!

Jean-Pierre Bossut

28/09/2004

Station terminus, un premier roman réussi.

René Grando
Journaliste et écrivain

Désolé, cet ouvrage est aujourd'hui épuisé.
Station Terminus - Portrait